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Les Hauts-de-France vont-ils devenir un refuge touristique climatique ?
40 degrés à Biscarosse le 6 juillet 2026, à 16h, et 20 degrés à Berck-sur-mer au même moment. Durant cet été 2026 qui restera dans les annales, la région Nouvelle-Aquitaine a subi entre 16 et 20 jours de canicule tandis que les Hauts-de-France en ont subi…entre 8 et 11[1]. Malgré ce contraste saisissant, il serait faux et absurde d’affirmer que les endroits les plus septentrionaux du pays ne sont pas concernés par le dérèglement climatique : certaines zones de la région, plus éloignées de la mer, ont également subi la canicule, et les grandes métropoles, comme Lille ou Valenciennes, sont tout autant concernées par l’effet « îlot de chaleurs », que connaissent d’autres métropoles du pays. Sans parler des inondations et des tempêtes automnales, de plus en plus fréquentes et intenses sur quasiment toute la région des Hauts-de-France.
Néanmoins, force est de constater que les températures estivales de nos contrées du nord sont moins chaudes que celles rencontrées dans les territoires du sud (définissons le sud comme tout ce qui est au sud de la Loire), historiquement connus pour accueillir une bonne partie des Français lors de leurs vacances estivales.
Ce qui nous amène à poser cette question : face à un sud brûlant délaissé par les visiteurs, les Hauts-de-France vont-ils devenir le centre névralgique du tourisme en France ? N’allons pas si vite en besogne…
Tout d’abord, il existe effectivement des signaux qui indiquent clairement un changement de dimension pour la région Hauts-de-France, en termes de tourisme. Parlons des chiffres de fréquentation tout d’abord ! Entre 2022 et 2025, les nuitées touristiques en Hauts-de-France ont progressé de 7,1% contre 4,9% au niveau national, preuve d’une irrésistible progression année après année. En 2025, ce sont 23,3 millions de visiteurs qui ont foulé la terre de notre région septentrionale. Et même si la part de la clientèle nationale pour la région est de plus de 70%, la clientèle étrangère progresse également : +24% entre 2022 et 2025 où Anglais, Belges, Néerlandais et Allemands représentent le top 4 des nationalités. Autre chiffre éloquent, celui qui concerne l’hôtellerie de plein air : les Hauts-de-France est la région française qui a enregistré, en 2025, la plus forte croissance, sur ce type d’hébergement (15,5% !)[2]. Bref, des chiffres qui traduisent une dynamique sans pareille ! Certaines tendances et signaux faibles du secteur du tourisme nous poussent à croire que cette dynamique ne fait que commencer.
Il y a une tendance en particulier qui aurait un impact significatif sur cette évolution : le staycation ! Nous en parlions énormément lors de la crise du covid-19, où face aux restrictions de voyage, nous nous mettions à redécouvrir nos régions, notre pays et nous finissions par nous dire : « Oh tu sais, la France c’est pas mal ! » Même les influenceurs voyage, plus habitués aux long-courriers qu’aux TER, se mettaient à faire la promo de l’Auvergne ou du Cotentin. Et nous nous sommes mis à rêver du monde d’après : celui où le tourisme n’est plus défini par la distance parcourue mais par la qualité du voyage. Bon, autant vous dire, que nous en sommes revenus et qu’il n’y a jamais eu autant de vols internationaux qu’en 2025[3].
Et, contre toute attente, une personne a donné une nouvelle dynamique au staycation : il s’agit de Donald Trump (vous ne l’avez pas vu venir, celle-là ?).

En provoquant le bombardement de l’Iran et en entrainant le Moyen-Orient dans un conflit à l’issue incertaine, Donald Trump a non seulement fait grimper le cours du pétrole mais a aussi contribué à une forme d’instabilité dans les nouvelles destinations que constituent les Pays du Golf. Ça ne veut pas dire que les touristes européens vont passer de Dubai à Hirson de manière instantanée, mais ce conflit les ramène à une réalité : les destinations proches d’eux sont plus stables. Et avec le prix du carburant qui ne redescend pas, les choix de destinations se feront à une distance moindre, en termes de kilomètres. Bien évidemment, les Hauts-de-France peuvent tirer leur épingle du jeu, non seulement grâce à leur été relativement frais, mais aussi grâce à leur proximité des grandes métropoles européennes. C’est ici que le staycation trouve tout son intérêt : en additionnant les bassins de population à moins de 3 heures de la région Hauts-de-France, on obtient le chiffre de 80 millions d’habitants ! Ajoutons à cela un taux de départ en vacances de 50%, cela représente 40 millions de touristes, soit le double de ce qu’on connait actuellement (#stonks)

Enfin, l’autre caractéristique qui nous pousse à croire que la région Hauts-de-France est prête, c’est son offre touristique qui commence à s’étoffer. Châteaux, parcs d’attractions, musées, véloroutes, restaurants renommés : qu’on ne dise plus qu’il n’y a rien à faire « là-haut » ! Cette variété de l’offre s’accompagne également d’une montée en compétence des professionnels de la filière, d’une montée en gamme de l’offre d’hébergements ainsi que d’une culture « tourisme » plus présente au sein de la population : ce n’est plus « bizarre » de voir des touristes venus de loin lorsqu’on se balade sur les remparts de Laon.
Mais ce brillant portrait de la santé touristique de la région possède encore quelques zones d’ombres, et l’affirmation selon laquelle « la Côte d’Opale is the new Côte d’Azur » mérite d’être un peu plus nuancée.
Disons-le d’emblée : malgré une forte progression ces dernières années, la région Hauts-de-France figure dans le bas du classement des régions les plus visitées de France, en termes de nombre de nuitées. Pendant la saison estivale de 2025, la région a cumulé 12 millions de nuitées la plaçant 10ème sur 13, certes devant la Corse, le Centre-Val-de-Loire et la Bourgogne-Franche-Comté mais derrière le Grand Est, la Normandie, les Pays de la Loire et la Bretagne. Par ailleurs, certains indicateurs laissent supposer que la principale clientèle touristique des Hauts-de-France…sont les habitants des Hauts-de-France eux-mêmes ! Les visiteurs des équipements culturels, de nature et de loisirs des Hauts-de-France sont issus à 74% de la région par exemple[4]. Ce n’est pas une mauvaise chose, et cela prouve la montée en puissance du staycation ; mais cela prouve également que la notoriété touristique des Hauts-de-France, par-delà ses frontières, reste encore à consolider. Car sur le marché des destinations « à la fraîche », nous ne sommes pas seuls. Au niveau national, la Bretagne, déjà bien en avance en termes de notoriété, la Normandie ou encore les destinations de montagne, comptent bien se faire une place au soleil (ou à l’ombre en l’occurrence) pour devenir la destination estivale anti-coup de chaud. Tandis qu’au niveau international, des destinations plus exotiques veulent aussi investir ce créneau : l’Irlande, les pays de la Scandinavie ou encore l’Islande se placent également comme destinations remèdes aux canicules.

Revenons quelques instants sur le phénomène du staycation. Pour rappel, la région Hauts-de-France serait la première à en bénéficier, au regard de l’immense bassin de population situé à proximité. Mais le lien de cause à effet est-il si évident ? La sociologie et la littérature du tourisme nous invitent à prendre des pincettes sur ce phénomène de staycation. Le géographe Armand Framand a notamment théorisé « l’espace vécu » qui est, par définition « l’espace pratiqué au quotidien et/ou régulièrement[5] ». A partir du moment où le touriste recherche de « l’altérité » (MIT, 2002)[6], la notion de partir proche de chez soi, au sein de son espace vécu, n’est plus vécu comme du tourisme. Cette proximité relative incite peut-être moins à partir en vacances, ou du moins les touristes considèrent ces vacances « proches » non pas comme des vacances, et lui enlèvent donc le pouvoir régénératif qu’ils accordent à des séjours plus éloignés de leur résidence principale. Les travaux du chercheur en tourisme Robert Lanquar ajoute une autre notion : celle de la distance perçue. Elle ne se traduit pas en termes de nombre de kilomètres mais en termes d’intensité de changement par rapport au point de départ. Selon lui, un touriste va se considérer en vacances si, par exemple, les paysages de sa destination sont radicalement différents de ceux qu’il connait au sein de son espace quotidien ; qu’importe la durée et la distance du trajet.
Cette question de distance perçue est donc à mettre en parallèle avec l’aménagement de la Région Hauts-de-France. Dans les années 60, lors des grands travaux de la DATAR, les territoires du Nord ont été pensés pour accueillir les grandes industries et l’agriculture, influant ainsi sur la manière de concevoir le cadre de vie (infrastructures routières, aménagements de zones industrielles) et détruisant aux passages quelques singularités paysagères (les marais du Valenciennois, les dunes à Dunkerque). Tandis qu’au sud, à travers le plan « Neige » et la mission « Racine », le territoire a été pensé pour le tourisme. Ainsi, pour en revenir à notre réflexion initiale, quelle altérité un touriste de proximité issu de « la banane bleue européenne[7] » peut-il trouver en Hauts-de-France, vu que cette dernière a été aménagée de façon similaire aux autres régions industrielles de l’Europe occidentale ?
Enfin, dans un autre registre, rappelons que le monde institutionnel du tourisme, composé des Comités Régionaux, des Offices de Tourisme et des Comités Départementaux, fait partie des premières victimes des réductions budgétaires. Comment réfléchir sur le devenir touristique d’une région et la mise en place d’actions concrètes quand l’appareil stratégique et opérationnel est sabordé et n’en est réduit qu’à un organe placé sous respirateur artificiel ? Ironie de l’histoire : si le nombre de visiteurs en région venait à croitre pour les raisons évoquées dans le premier paragraphe, alors la taxe de séjour rapporterait, mécaniquement, plus d’argent aux caisses des collectivités. Taxe de séjour qui sert justement à financer…les acteurs du monde institutionnel du tourisme.
Que se passerait-il alors si le premier paragraphe se réalisait justement ? Que si, d’ici 10 ans, la région Hauts-de-France ne serait plus la 10ème région de France mais dans le top 3 ? Ce serait une superbe nouvelle pour l’économie régionale, non ? Peut-être. Cependant, quelques nuances méritent d’être apportées pour équilibrer ce tableau idyllique.
Parlons déjà de la capacité en termes d’hébergements marchands ! Pour l’heure, la région Hauts-de-France compte 256 000 lits[8]. Pas mal, non ? En fait, c’est très peu, comparé aux 380 000 de la région Grand Est, aux 700 000 lits bretons ou encore aux 898 000 qui parsèment la Normandie 898 000 (et je ne vous ai pas mentionné les 6 millions de lits de l’Occitanie…) Donc, clairement, on ne pourra pas faire de miracles pour accueillir plus de personnes au regard des capacités d’hébergements.
Par ailleurs, ce potentiel afflux touristique sera forcément réparti de façon inégale sur le territoire. Dans les Hauts-de-France, l’offre en hébergements et activités touristiques se trouvent principalement sur 4 pôles : la Côte d’Opale, la côte Picarde, Lille et sa métropole et le sud de l’Oise. Il y a de fortes chances que ce flux supplémentaire se concentre également sur ses régions, d’autant plus que c’est le front de mer de la région qui bénéficie vraiment de températures plus clémentes lors des pics de chaleur. Cette concentration supplémentaire n’est pas sans conséquence : hausse des prix de l’immobilier qui entraine dès lors des difficultés de recrutement pour les saisonniers – maillon essentiel du secteur de l’hôtellerie/restauration très dépendante du tourisme – et, par extension, des difficultés pour loger les habitants à l’année. Il n’existe pas encore d’étude sur le lien entre staycation et croissance des résidences secondaires, mais il y a un risque qui pourrait tendre encore plus le marché de l’immobilier de la côte d’Opale. Un scénario que vous jugerez peut-être catastrophe, mais qui pourrait entrainer un rejet du tourisme, comme connait Barcelone actuellement, à force de laisser faire.

L’immobilier ne serait pas le seul aspect concerné par une hausse de prix. Les riches touristes issus de la conurbation européenne provoqueraient également une montée en gamme des hébergements touristiques. Une bonne chose pour les gérants, mais une catastrophe pour la clientèle historique de la région : les habitants des Hauts-de-France eux-mêmes ! Déjà en bas de classement national avec un taux de départ en vacances situé entre 52 et 56%[9], cette montée en gamme potentielle pourrait les priver de leur lieu de villégiature habituel, provoquant ainsi une colère sociale tout à fait légitime.
Enfin, face à une déferlante de touristes, la région Hauts-de-France gardera-t-elle son principal atout qui séduit les touristes ? A l’heure actuelle, ce n’est ni les paysages, ni les monuments qui reçoivent les louages des visiteurs de la région ; c’est la qualité de l’accueil[10] ! Fidèles à leur réputation, les habitants de la région accueillent donc avec chaleur et convivialité les quelques 23 millions de visiteurs. Et si demain, il y en avait le double, voire le triple ? L’accueil sera-t-il identique ou l’affluence sera telle qu’elle nous fera perdre notre légendaire bonhomie ?
La première conclusion de cette réflexion est d’ordre écologique. Il est bon de rappeler que même si la région est moins impactée par les chaleurs que l’Occitanie ou la Nouvelle-Aquitaine, elle est quand même fortement touchée par le réchauffement climatique.
Au-delà des fortes chaleurs qui concernant tout de même une partie des Hauts-de-France, il faut savoir que juillet 2026 a été le mois le plus sec pour la région, depuis le début des relevés ( !). Un comble pour une destination dont la pluie est le cliché le plus répandu…
La deuxième conclusion est que l’augmentation du nombre de nuitées et de touristes ne se fera pas « naturellement ». La destination a encore fort à faire pour se faire connaître et être considérée dans l’imaginaire des potentiels touristes. Les Hauts-de-France sont-ils capables de faire autant rêver que les verts paysages de l’Irlande, que les fjords de Scandinavie ou, plus proche de nos latitudes, que la côte de granit rose de Bretagne ?
Enfin, la troisième conclusion nous pousse à nous saisir du phénomène avec parcimonie. Les conséquences d’une croissance touristique débridée sont connues et nous invitent à la réflexion. S’il y a une croissance exponentielle du nombre de visiteurs dans notre région, il faudra être en mesure de contrôler les externalités négatives, qui pointent leur nez dans chaque destination à succès : hausse du coût de la vie, prix de l’immobilier qui grimpe en flèche, cohabitation entre habitants et touristes difficile, etc.
A l’instar d’autres secteurs, le tourisme contribue au réchauffement climatique et à l’augmentation du nombre de jours de canicules. Si les Hauts-de-France souhaitent booster son économie touristique grâce aux différents phénomènes évoqués dans l’article, elle doit le faire avec des exigences de soutenabilité, en gardant en tête les écueils que d’autres régions n’ont pas pu éviter. La région saura-t-elle relever ce défi ?
[1] Les seuils de canicule sont différents en fonction des départements. En Nouvelle-Aquitaine, la température doit dépasser les 34°C le jour et les 20°C la nuit pendant 3 jours et 3 nuits de suite. En Hauts-de-France, ces seuils sont respectivement fixés à 32°C et à 18°C. Variation de 1 à 2 degrés selon les départements (source : Santé publique France)
[2] https://www.lagazettefrance.fr/article/les-hauts-de-france-la-destination-d-evasion-par-excellence
[3] https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-info-de-france-inter/en-2025-le-secteur-aerien-a-ete-plus-puissant-que-jamais-3901029
[4] https://www.hautsdefrancetourisme.pro/
[5] L’espace vécu et la notion de région – Thierry Frémont – Travaux de l’institut de Géographie de Reims
[6] MIT. Tourismes 1. Lieux communs. Belin, 2002.
[7] https://fr.wikipedia.org/wiki/M%C3%A9galopole_europ%C3%A9enne
[8] https://www.hautsdefrancetourisme.pro/app/uploads/haut-de-france-pro/2026/01/Hauts-de-France-Tourisme_Tableau-de-Bord-economie-touristique-V13.pdf
[9] En croisant le taux de départ en vacances national (60%) et les réalités économiques de la région Hauts-de-France
[10] https://www.ici.fr/infos/culture-loisirs/charmes-et-atouts-des-hauts-de-france-1513085476